Mon journal

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Le 23 octobre 1945
Mon cher journal, aujourd’hui, gros titres dans les journaux… Joseph Darnand, l’ancien chef de la Milice et Pierre Laval, l’ancien président du Conseil (c’est comme un premier ministre) ont été exécutés. Enfin un peu de justice dans ce bas monde comme dirait tonton… Il doit être drôlement content. Il va sûrement fêter la bonne nouvelle avec ses amis de la Résistance. Et le maréchal Pétain, il a aussi été jugé et condamné à mort cet été. Même si de Gaulle a changé sa peine en détention perpétuelle, c’est quand même une bonne nouvelle…

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Le 19 octobre 1945,
Cher journal, tu sais, ça fait déjà un an que je travaille chez monsieur Lefèvre. Ça se passe bien et hier il m’a encore fait des compliments sur mon travail. Il dit que j’ai beaucoup appris en quelques mois mais que mon gros défaut c’est que je bavarde tout le temps avec les autres filles et il dit qu’il n’en peut plus… Faut pas exagérer quand même ! Bon, j’ai promis de faire un effort pour ne pas me retrouver toute seule au fond de l’atelier…

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Le 5 octobre 1945
Cher journal, décidément, aujourd’hui est une belle journée : il fait un soleil radieux et … il y avait une lettre d’Hannah au courrier ce matin. Elle me dit qu’elle va bien, mais que Rachel est triste et qu’elle n’a rien envie de faire. Tous les jours, elle fait des dessins où elle raconte qu’elle retrouve sa maman. J’espère qu’elle va la retrouver en vrai très bientôt… maman me dit que des déportés continuent de rentrer alors on espère…
Depuis qu’elles sont parties de chez nous pour habiter près de Tours, chez leur cousine, je ne les ai pas revues. Elles me manquent beaucoup...

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Le 25 septembre 1945
J'ai appris que notre voisine du premier, qui avait été emmenée par la Gestapo en novembre 1943, est morte au début de l'année au camp de Ravensbrück. Il paraît qu'elle avait été arrêtée car elle avait chez elle un poste émetteur et que des Gaullistes venaient fréquemment faire des émissions clandestines. Un membre de l'organisation à laquelle elle appartenait avait parlé sous la torture... Quand je repense à tonton, je me dis que lui aussi aurait pu être dénoncé et déporté. Rien que d'y penser, j'en ai les larmes au yeux...

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Le 22 septembre 1945
Mon cher journal, depuis son retour, papa est souvent triste et fatigué. Il est heureux de nous avoir retrouvées, maman et moi, mais il n’est plus comme avant... Il regarde souvent par la fenêtre les arbres de la cour mais il sort très peu. Le soir, je l’entends discuter avec maman. Il parle des fois pendant plusieurs heures et maman l’écoute. Je voudrais l'écouter moi aussi, je suis presque une adulte maintenant... je voudrais savoir ce qu’il a vécu. Quand il sera en meilleure forme, il faudrait que papa retrouve un travail pour que notre vie redevienne normale. Mais je n’ai pas à me plaindre, quand je pense à tous ces enfants qui n’ont pas retrouvé leurs parents…

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Le 10 septembre 1945
Mon cher journal, il y a foule de soldats américains à Paris, la plupart sont des permissionnaires de passage. On les trouve presque dans tous les quartiers : Opéra, Champs Élysées… et le soir, après le dîner, on m’a raconté qu’il faut les voir faire la coure aux jeunes filles ! La Military Police a fort à faire pour surveiller tout ses jolis garçons qui ont parfois un peu trop bu. Les parisiens sont partagés. Certains disent "Oh ces américains, ils n’ont vraiment aucune tenue !". D’autres sont plus tolérants et les traitent de grands enfants. Moi je me dis qu’ils doivent être drôlement soulagés que la guerre soit finie en Europe mais aussi en extrême Orient...

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Le 4 septembre 1945
Mon cher journal, ça y est, la guerre est vraiment finie. Les Japonais se sont rendus et leur empereur a signé l’acte de capitulation. C’était il y a deux jours, le 2 septembre. Début août, on a appris que les Américains ont bombardé deux villes japonaises avec des bombes atomiques. Même si on est loin du Japon, moi je trouve ça terrifiant qu’on puisse tuer des milliers de gens en quelques minutes et tout détruire... Je ne savais même pas que c’était possible.

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Le 25 août 1945
Hier avec papa et maman, on est allés au cinéma. C’était notre manière à nous de fêter la libération de Paris, il y a un an déjà. Justement, au moment des actualités, on a vu un reportage sur la libération de la France et bien sûr sur la libération de Paris. Ça m’a fait repenser au débarquement et aux combats, à la maison de Cagny qu’on a retrouvée effondrée et à tous ces gens qui ne savaient plus où aller. Les Normands ont vraiment beaucoup souffert de la guerre et ça a duré presque jusqu’à la fin août ! Tata a écrit à maman que la vie est encore dure à Caen et que c’est pas parce que la guerre est finie que tout va bien...

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Le 20 août 1945
Tu sais, mon cher journal, je ne m’en étais pas rendu compte mais des fois, je dis des mots en patois normand. Ça fait deux fois que maman me reprend, ça l’énerve. Mais après cinq ans passés chez tonton et tata, c’est normal que je parle un peu comme eux. Et puis pour moi, c’est comme un lien que je garde avec ceux qui m’ont accueillie avec tant de gentillesse. Ceci dit, je vais faire attention pour faire plaisir à maman et je ne dirai plus "tracher" mais "chercher" et je ne dirai pas non plus "de l’ieau" mais de l’eau. Je garderai tous ces jolis mots dans un coin de ma tête pour quand je retournerai en Normandie…

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Le 12 août 1945
Cher journal, encore une histoire que je ne t’avais pas racontée. Quand les soldats alliés sont arrivés dans les villages, ils ont distribué plein de bonbons aux enfants. Je me souviens, quand j’ai mangé mon premier bonbon, c’était incroyablement bon... Je me suis aperçue que j’avais oublié quel goût ça avait depuis cinq ans qu’on était privés de tout ! Les adultes, eux, ont reçu des cigarettes et des "chewing-gum". Après, on a fait des photos avec les soldats en uniformes, qu’est ce qu’on était fières…

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Le 5 août 1945
Mon journal, ce matin, j’ai retrouvé mon tablier de la libération. Il était resté au fond de ma valise quand je suis rentrée de Normandie. Je me rappelle, je l’avais cousu moi-même avec des morceaux de drapeaux alliés que tata avait récupérés. C’était une de mes premières créations de couturière ! Je m’étais appliquée, ça m’avait bien pris une semaine pour le finir. Berthe voulait que je lui fasse le même, elle faisait sa jalouse j’ai bien vu, mais au lieu de faire les yeux doux à son soldat anglais "Edward", elle n’avait qu’à faire comme moi ! Je vais le garder précieusement ce tablier, c’était quand même un beau moment la libération, et j’étais drôlement fière de porter les couleurs de nos libérateurs...

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Le 30 juillet 1945
Mon cher journal, hier, j’ai reçu une lettre de tonton dans laquelle il m’envoyait un article qu’il avait découpé dans le journal. On y voyait une photo de Caen en ruine. Le titre c’était "Les villes martyres de Normandie, un an après". Ca m’a fait repenser au jour où on est retournés à Cagny. Je ne te l’ai jamais écrit, mais comme on n’avait plus de maison on a été accueillis par des soldats anglais qui venaient en aide aux populations. Y’en avait un qui était drôlement mignon. Je n’osais pas le regarder... À un moment, il est venu nous dire qu’il y avait de la nourriture pour les civils. Pour trouver les bons mots, il utilisait un petit livre de vocabulaire. Il y avait le mot en anglais, la traduction en français et la prononciation. Pour dire "manger", c’était écrit "mahn jay" et pour "boire", "bwar" !

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Le 22 juillet 1945
Cher journal, il m’arrive encore de faire des cauchemars la nuit quand je repense à la vie dans les carrières. Pour moi, ça a été un des pires moments de la guerre. On vivait sous terre, on y mangeait, on y dormait. Il y avait même un hôpital où étaient réfugiées des personnes âgées et des malades. Sortir était très dangereux mais les garçons le faisaient quand même pour essayer de trouver quelques légumes dans les jardins ou pour ramasser des animaux tués par les bombardements. Ils allaient même à la gare de Caen récupérer de la farine ou des biscuits militaires, dans les wagons bombardés. Quand c’était possible, les femmes faisaient la cuisine à l’extérieur, près de l’entrée, pour éviter d’enfumer la carrière. Pendant ce temps-là, les enfants jouaient dehors avec des jouets qu’ils avaient fabriqués eux-mêmes avec du carton. C’était à la fois drôle et triste…

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Le 17 juillet 1945
Mon cher journal, je n’avais pas eu le temps de te raconter mais un jour de printemps 1944, en allant chercher des œufs dans le poulailler, j’ai aperçu tonton qui se dirigeait vers la grange. Ma curiosité a une nouvelle fois pris le dessus, et je l’ai suivi… Tonton portait un gros sac à provisions et une trousse à pharmacie. J’ai pas dû être assez discrète car tonton s’est retourné brusquement, il m’a attrapée par le bras et m’a fait entrer dans la grange. Là, je me souviens très bien. Il y avait deux hommes assis sur la paille. Tonton m’a expliqué que c’était des Anglais qui avaient été parachutés en mission de reconnaissance pour préparer le Débarquement. Ils étaient tombés loin de la zone balisée par les résistants et l’un deux était blessé.
Pendant plusieurs jours, il sont restés cachés chez nous en attendant de rejoindre leur commando. À l’époque, je ne savais pas combien c’était dangereux de cacher des Alliés, surtout des espions… Tonton m’a regardée bien en face et m’a fait jurer de garder le secret !

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Le 15 mai 1945
Mon très cher journal, si tu savais... c'est le plus beau jour de ma vie ! Maman a reçu une lettre de la Croix Rouge : papa rentre aujourd'hui ! Depuis que j'ai appris la nouvelle, je ne dors plus et maman non plus ! La dernière fois que je l'ai vu, j'avais 9 ans !!! Je n'arrête pas de m'imaginer la scène de nos retrouvailles : est-ce qu'il va me reconnaitre ?? Est-ce qu'il a changé ?? J'espère que tout va bien se passer... qu'on reprendra notre vie comme avant, même si beaucoup de choses se sont passées depuis...Oh... ça fait tellement longtemps que j'attends ce moment... je dois te laisser mon cher journal... Je n'arrive plus à écrire tellement l'émotion m'emporte...

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Le 12 mai 1945
Cher journal, cet après-midi, j'ai eu une énorme surprise quand je suis rentrée de l'atelier. J'ai cru que mon coeur allait exploser, j'ai reconnu leurs voix en arrivant dans l'appartement : RACHEL et HANNAH ! C'est bien elles que je voyais en train de discuter avec maman ! J'ai pas pu retenir mes larmes.... Mais cette fois, c'était des larmes de joie ! Elles ont changé, surtout leur regard et Hannah est devenue une femme. J'ai tellement espéré les revoir un jour et elles sont là, chez moi ! On a tellement de choses à se raconter et on aura le temps car elles vont habiter chez nous jusqu'à ce qu'elles retrouvent leurs parents. Pour l'instant, elles n'ont aucune nouvelle d'eux. Maman a proposé de les aider dans leurs recherches...

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Le 9 mai 1945
Mon très cher journal, ça y est l'Allemagne a capitulé ! Cette fichue guerre est enfin terminée ! Hier soir, je suis descendue dans la rue avec maman rejoindre la foule. On a dansé et chanté pour fêter ça, il y avait un bal organisé sur la place du quartier ! C’est un moment que je ne suis pas prête d’oublier. À toi je peux le raconter mon journal, tu ne m’as jamais trahie : j'ai remarqué un beau garçon avec de grands yeux bleus, il est nouveau dans le quartier et j'espère bientôt le revoir. Avec maman, on a à nouveau l'espoir de revoir bientôt papa. Mais la guerre n'est pas terminée partout, les Américains se battent encore contre les Japonais dans le Pacifique, c'est très loin d'ici...

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Le 29 avril 1945
Mon cher journal, les combats sont acharnés en Allemagne, mais les Alliés n’ont pas encore réussi à vaincre Hitler. Je me demande vraiment si elle se terminera un jour cette fichue guerre ! On désespère car ça fait plusieurs mois qu’on n’a pas reçu de lettre de papa et avec tous ces bombardements sur l’Allemagne, on n’a pas fini de s’inquiéter ! Mais aujourd'hui, on ne va pas se laisser abattre car c'est un grand jour : maman a voté pour la 1re fois, comme toutes les autres Françaises ! Je suis d’accord avec maman quand elle dit que c’est un changement important pour notre société. Avant la guerre, seuls les hommes pouvaient le faire. Je l'ai accompagnée et j'ai bien tout regardé, j’ai hâte de voter même s'il faut que j'attende ma majorité à 21 ans…

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20 octobre 1944
Ce matin, j’ai retrouvé Jules. Ça m’a fait plaisir... mais rien n’est plus comme avant. Il m’a raconté qu’après leur départ, l’appartement de Rachel et d’Hannah a été réoccupé par une nouvelle famille. Ils ont trois enfants. Jules m’a dit que les deux garçons étaient devenus ses amis, surtout le grand qui a le même âge que lui. Moi, je n’ai pas envie de les connaître. Pour moi, ils ont pris l’appartement de Rachel et ça suffit pour que je les déteste. Je sais que Rachel et Hannah sont vivantes mais est-ce que je les reverrai un jour ? Et leur maman ? et leur papa ? Ils sont où ?